L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes

Jean-Claude Michéa (né en 1950) est un professeur de philosophie (aujourd’hui à la retraite) et philosophe français, auteur de plusieurs essais consacrés notamment à la pensée et à l’œuvre de George Orwell. Il était alors tout à fait naturel de lui consacrer un article, notamment sur son essai « L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes » publié en 1999.

Au-delà de la fausse opposition gauche-droite, qui stérilise les débats et empêche de penser les véritables enjeux politiques, l’auteur démontre, au contraire, que la gauche libertaire et la droite libérale savent s’allier lorsqu’il s’agit pour l’élite mondiale de conserver le pouvoir économique et politique, tout en transformant la société selon leurs désidératas dans le sens d’un grand Marché transnational unifié.

Il faut donc que les individus eux-mêmes subissent une transformation en profondeur pour ne plus être un obstacle à ce Marché, ce qui implique de les rendre « libres », « c’est-à-dire égoïste et calculateur et, à ce titre, libéré des « préjugés », « superstitions » ou « archaïsmes » qu’engendrent nécessairement – selon l’hypothèse libérale – toutes les espèces empiriquement existantes de filiation, d’appartenance ou d’enracinement. »

Partant de ce constat, Jean-Claude Michéa expose avec concision les mécanismes à l’œuvre dans « la formation des individus qui, à un titre ou à un autre, devront être engagés dans la grande guerre économique mondiale du 21ème siècle. »


Extraits : « Le mouvement qui, depuis trente ans, transforme l’École dans un sens toujours identique, peut maintenant être saisi dans sa triste vérité historique. Ce qui se met effectivement en place, à travers toutes ces réformes, c’est l’École du Capitalisme total. Une fois achevé, dans ses grandes lignes, le processus de leur restructuration pourront conduire avec toute l’efficacité voulue la guerre économique mondiale du XXIe siècle.

C’est ainsi, par exemple, qu’en septembre 1995, – sous l’égide de la fondation Gorbatchev – « cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan », constituant à leurs propres yeux l’élite du monde, durent se réunir à l’Hôtel Fairmont de San Francisco pour confronter leurs vues sur le destin de la nouvelle civilisation.


l’assemblée commença par reconnaître – comme une évidence qui ne mérite pas d’être discutée – que «dans le siècle à venir, deux-dixièmes de la population active suffira à maintenir l’activité de l’économie mondiale ». Sur des bases aussi franches, le principal problème politique que le système capitaliste allait devoir affronter au cours des prochaines décennies put donc être formulé dans toute sa rigueur : comment serait-il possible, pour l’élite mondiale, de maintenir la gouvernabilité des quatre-vingts pour cent d’humanité surnuméraire, dont l’inutilité a été programmée par la logique libérale!


La solution qui, au terme du débat, s’imposa, comme la plus raisonnable, fut celle proposée par Zbigniew Brzezinski sous le nom de tittytainment. Par ce mot-valise il s’agissait tout simplement de définir un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète ».
Tout d’abord, il est évident qu’un tel système devra conserver un secteur d’excellence, destiné à former, au plus haut niveau, les différentes élites scientifiques, techniciennes et managériales qui seront de plus en plus nécessaires à mesure que la guerre économique mondiale deviendra plus dure et plus impitoyable.


Pour les compétences techniques moyennes – celles dont la Commission européenne estime qu’elles ont « une demi-vie de dix ans, le capital intellectuel se dépréciant de 7 % par an, tout en s’accompagnant d’une réduction correspondante de l’efficacité de la main d’oeuvre » – le problème est assez différent. Il s’agit, en somme, de savoirs jetables – aussi jetables que les humains qui en sont le support provisoire. En généralisant, pour les compétences intermédiaires, la pratique de l’enseignement multimédia à distance, la classe dominante pourra donc faire d’une pierre deux coups. D’un côté, les grandes firmes (Olivetti, Philips, Siemens, Ericsson etc.) seront appelées à « vendre leurs produits sur le marché de l’enseignement continu que régissent les lois de l’offre et de la demande ». De l’autre, des dizaines de milliers d’enseignants (et on sait que leur financement représente la part principale des dépenses de l’éducation nationale) deviendront parfaitement inutiles et pourront donc être licenciés, ce qui permettra aux Etats d’investir la masse salariale économisée dans des opérations plus profitables pour les grandes firmes internationales.


Restent enfin, bien sûr, les plus nombreux ceux qui sont destinés par le système à demeurer inemployés (ou à être employés de façon précaire et flexible, par exemple dans les différents emplois MacDo) en partie parce que, selon les termes choisis de l’OCDE, « ils ne constitueront jamais un marché rentable » et que leur « exclusion de la société s’accentuera à mesure que d’autres vont continuer à progresser ». C’est là que le tittytainment devra trouver son terrain d’élection. Il est clair, en effet, que la transmission coûteuse de savoirs réels – et, a fortiori, critiques -, tout comme l’apprentissage des comportements civiques élémentaires ou même, tout simplement, l’encouragement à la droiture et à l’honnêteté, n’offrent ici aucun intérêt pour le système, et peuvent même représenter, dans certaines circonstances politiques, une menace pour sa sécurité. C’est évidemment pour cette école du grand nombre que l’ignorance devra être enseignée de toutes les façons concevables. Or c’est là une activité qui ne va pas de soi, et pour laquelle les enseignants traditionnels ont jusqu’ici, malgré certains progrès, été assez mal formés. L’enseignement de l’ignorance impliquera donc nécessairement qu’on rééduque ces derniers, c’est-à-dire qu’on les oblige à « travailler autrement », sous le despotisme éclairé d’une armée puissante et bien organisée d’experts en « sciences de l’éducation ».

La tâche fondamentale de ces experts sera, bien entendu, de définir et d’imposer (par tous les moyens dont dispose une institution hiérarchisée pour s’assurer la soumission de ceux qui en dépendent) les conditions pédagogiques et matérielles de ce que Debord appelait la « dissolution de la logique » : autrement dit « la perte de la possibilité de reconnaître instantanément ce qui est important et ce qui est mineur ou hors de la question ; ce qui est incompatible ou, inversement, pourrait bien être complémentaire; tout ce qu’implique telle conséquence et ce que, du même coup, elle interdit ». Un élève ainsi dressé, ajoute Debord, se trouvera placé « d’entrée de jeu, au service de l’ordre établi, alors que son intention a pu être complètement contraire à ce résultat. Il saura pour l’essentiel le langage du spectacle, car c’est le seul qui lui est familier : celui dans lequel on lui a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa rhétorique : mais il emploiera sa syntaxe ».


Quant à l’élimination de toute « common decency », c’est-à-dire à la nécessité de transformer l’élève en consommateur incivil et, au besoin, violent, c’est une tâche qui pose infiniment moins de problèmes. I1 suffit ici d’interdire toute instruction civique effective et de la remplacer par une forme quelconque d’éducation citoyenne , bouillie conceptuelle d’autant plus facile à répandre qu’elle ne fera, en somme, que redoubler le discours dominant des médias et du showbiz; on pourra de la sorte fabriquer en série des consommateurs de droit, intolérants, procéduriers et politiquement corrects, qui seront, par là même, aisément manipulables tout en présentant l’avantage non négligeable de pouvoir enrichir à l’occasion, selon l’exemple américain, les grands cabinets d’avocats.


Naturellement, les objectifs ainsi assignés à ce qui restera de l’École publique supposent, à plus ou moins long terme, une double transformation décisive. D’une part celle des enseignants, qui devront abandonner leur statut actuel de sujets supposés savoir afin d’endosser celui d’animateurs de différentes activités d’éveil ou transversales, de sorties pédagogiques ou de forums de discussion (conçus, cela va de soi, sur le modèle des talk-shows télévisés); animateurs qui seront préposés, par ailleurs, afin d’en rentabiliser l’usage, à diverses tâches matérielles ou d’accompagnement psychologique.

D’autre part, celle de l’École en lieu de vie, démocratique et joyeux, à la fois garderie citoyenne – dont l’animation des fêtes (anniversaire de l’abolition de l’esclavage, naissance de Victor Hugo, Halloween…) pourra avec profit être confiée aux associations de parents les plus désireuses de s’impliquer – et espace libéralement ouvert à tous les représentants de la cité (militants associatifs, militaires en retraite, chefs d’entreprise, jongleurs ou cracheurs de feu, etc.) comme à toutes les marchandises technologiques ou culturelles que les grandes firmes, devenues désormais partenaires explicites de « l’acte éducatif», jugeront excellent de vendre aux différents participants. Je pense qu’on aura également l’idée de placer, à l’entrée de ce grand parc d’attractions scolaires, quelques dispositifs électroniques très simples, chargés de détecter l’éventuelle présence d’objets métalliques. »


Pour conclure, ce reportage, sobrement intitulé « A l’école de Satan (bientôt en France) » démontre la réalité de la thèse de l’auteur au travers d’un nouveau programme éducatif nommé « Common Core ».

 

Emmanuel Goldstein

"Bien que Goldstein fût haï et méprisé par tout le monde, bien que tous les jours et un millier de fois par jour, sur les estrades, aux télécrans, dans les journaux, dans les livres, ses théories fussent réfutées, écrasées, ridiculisées, que leur pitoyable sottise fût exposée aux regards de tous, en dépit de tout cela, son influence ne semblait jamais diminuer. Il y avait toujours de nouvelles dupes qui attendaient d’être séduites par lui. Pas un jour ne se passait sans que des espions et des saboteurs à ses ordres ne fussent démasqués par la Police de la Pensée." George Orwell - 1984

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